Le vide ou le « ma »

Voilà quelques jours que je parcours un des pays les plus denses du monde. Contrairement à Paris, où, surtout dans les transports en commun, autrui peut parfois donner l’impression d’une gêne, voire d’un obstacle, ici une dynamique fluide et organique semble accorder la foule dans une mise à distance liante et séparatrice.

Lors de ma deuxième journée chez le teinturier Maitre Yusai, j’étais considérée comme une membre de l'équipe, et l’espace construit de ma première visite, a progressivement laissé apparaître une articulation de lieux vivants. Par le jeu des cloisons coulissantes, l’entrebâillement de ces dernières devenait soudainement le témoignage du passage des individus qui vivent ou travaillent. Si ce dispositif permet la théâtralisation et la mise en scène d’un raffinement parfaitement maîtrisé, il offre aussi une parfaite réversibilité qui sait offrir la flexibilité pratique répondant à tous les besoins d'une journée. Ainsi, la salle de réunion du matin, devenait salle à manger le soir, puis, y ayant oublié mon appareil photo, j’ y retrouvais surprise, deux petites chambres partitionnées avec futons pour des invités qui allaient y passer la nuit.

L’immense temple de Koyasan où j’ai aussi séjourné, devait bien compter une cinquantaine de pièces, toutes uniquement séparées par des cloisons de papier, sans clefs. La mise a distance, qui se matérialise peu ou prou dans l’architecture existe simplement à travers les comportements, la manière appropriée de se comporter à l’égard d’autrui .

Cela pour vous parler du vide, le "ma" en japonais, notion qui dépasse largement notre vide.

J’avais travaillé cette notion durant mes études d architecture, me formant à observer ce que la matière circonscrit plutôt que la matière elle-même.

« Le "ma", un espacement charge de sens.

"La pensée japonaise, foncièrement attachée au phénoménal et, par conséquent, au lieu de l'expérience sensible et à sa durée, a logiquement conféré une importance déterminante à la notion d’espacement. Un seul mot, des plus commun désigne celle-ci: le ma. (...)
 

Dans un espace confondu avec les évènements qui s’y produisent, le ma relève de la liaison et du mouvement; il associe deux idées fondamentales: la nécessite et la succession.

Dans l’espace musical, il est l'intervalle précis et cependant inquantifiable entre deux sons. Il est à la fois pause, puissance de changement, et envers du rythme.

Dans la danse traditionnelle et dans le Théâtre Nô, il est l'instant d’immobilité qui n’est pas tant l’absence de mouvement que l’infinité des mouvements possibles.

Dans l’art du thé, il est la distance maintenue entre l’hôte et ses invités.

Dans les lavis d’encre de chine, il désigne, entre autres aspects, la relation des blancs et des valeurs de gris: il est le lieu où le non peint devient peinture et où le subjectile se fait profondeur.

Dans l’architecture traditionnelle, il est la scansion modulaire qui organise l’espace habitable.

Dans les jardins zen, il est la justesse de l'espacement matériel -entre les pierres principalement-, que l’on éprouve comme respiration rythmique, c’est à dire comme distance et durée qualifiées.

Pour le dire simplement, le ma s’applique à nombre de situations et d’objets qui encadrent ou qui bornent un vide, et ce faisant, le font exister."

Fabien Faure, in Richard Serra, Ma réponse a Kyoto